François Nkémé, l'enfance retrouvée


Innocence perdue c’est avant tout l’histoire d’une enfance perdue. Perdue non pas parce qu’elle aura été une enfance dévoyée, mais bien davantage parce qu’elle relève d’un passé qui est définitivement passé et sur lequel est jeté un regard nostalgique. C’est donc une enfance qui se raconte à travers les quatre nouvelles constitutives de ce livre. Une enfance dont la vivacité des couleurs est pour le moins troublante et qui est racontée avec beaucoup de réalisme.

François NKEME a voulu faire un recueil de nouvelles, c’est-à-dire, par définition, une série de récits en prose. Seulement, à y regarder de près, on se rend compte qu’il a peut-être malgré lui réalisé un exploit supplémentaire, celui de faire une suite de poèmes narratifs tout en restant dans ses objectifs initiaux. C’est sans doute cela qui explique les digressions si fréquentes dans la syntaxe narrative de ce livre qui est essentiellement anecdotique.

En effet, François NKEME a cédé, dans la narration de son enfance à un désir d’exhaustivité. Cela a donc donné, non pas quatre nouvelles, mais bien davantage. Ainsi, c’est peut-être une autre innocence que perd NKEME par ce livre où la structuration narrative fait songer non pas véritablement à la nouvelle, mais au roman. Il convient toutefois de remarquer que la langue de l’auteur est particulièrement décorée. Les images se succèdent à un rythme si frénétique dans ce livre qu’on y évolue comme dans un songe. Ici, le langage semble détourné de sa vocation instrumentale. il n’est plus simplement au service de la communication. Il va plus loin et cherche, dans un retour narcissique, voire autarcique, à créer le beau et à susciter un environnement féerique. Cela explique au demeurant l’accueil chaleureux que les poètes de Yaoundé, singulièrement, ceux de la Ronde des poètes, ont réservé à ce livre. Ils saluaient ainsi l’œuvre d’un proche parent.

Toutefois, il faut renoncer à rechercher dans Innocence perdue de grandes idées. Tout se passe un peu comme si François NKEME voulait dire avec Beethoven : « Je ne cherche pas à communiquer, je cherche à m’exprimer. » le regard qu’il pose sut le réel n’est pas un regard agressif. C’est un regard d’amitié et d’émerveillement. Il n’est donc pas ce qu’on peut appeler un auteur engagé. En cela, il décevra peut-être tous ceux qui « estiment que ce siècle impose à l’écrivain de se défendre contre la littérature gratuite ».

Tournant le dos à tout donquichottisme, NKEME a fait simplement œuvre d’artiste. Il nous présente sans prendre parti une Afrique en transition et qui est fascinée par la technologie occidentale. L’espace topologique qui est le théâtre des événements que relate Innocence perdue ne se laisse pas aisément cerner par le lecteur. La ruralité et l’urbanité se côtoient si intimement que l’on peut parfaitement poser la question de l’identité topologique de ce livre. Une chose demeure certaine, c’est que nous sommes bien loin ici du brouhaha actuel sur les technologies mondialisantes et les pandémies mondialisées. Nous sommes bien loin aussi des querelles politiques et idéologiques actuelles.

Par ailleurs, le réel a été si peu transfiguré dans ce livre que nous ne nous posons même pas la question de savoir s’il est autobiographique. Il suffit par exemple de se rappeler que le narrateur s’appelle François, comme NKEME. Le réalisme de ce livre est en outre marqué par le fait que l’auteur ne nous épargne d’aucun petit détail. Il va même jusqu’à nous raconter ses petits larcins dans la cuisine de sa mère. La scène où il est surpris, du riz plein la bouche, par on père et le spectacle de gavage qui s’en est suivi sont des moments particulièrement forts de ce livre.

Dans un contexte où l’art est si souvent sacrifié sur l’autel des préoccupations utilitaires et sociales, NKEME étonnera sans doute. Car, il n’est pas aisé d’être artiste dans l’Afrique d’aujourd’hui. C’est-à-dire, de s’attacher avec opiniâtreté, compte non tenu de la pression sociale, à produire des œuvres belles.

Nous qui avons eu une enfance rurale et forestière émerveillée par les voitures des «maîtres es bambous », nous nous reconnaîtrons sans doute dans les aventures de «l’enfant qui a deux ballons ». Ce ne sont donc pas uniquement les morceaux choisis de l’enfance de NKEME que contient Innocence perdue, mais ceux de notre enfance aussi. Ce livre est donc, pour parler comme Baudelaire, l’enfance retrouvée. L’enfance dans toute sa candeur et toute sa naïveté. Mais pas n’importe quelle enfance, celle des bas-fonds fangeux d’Afrique.


ANNE CILLON PERRI

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