John Francis Shady Eone : Le testament du pâtre

Le testament du pâtre, éditions CLE (préface)


Si John était encore vivant, j’imagine à quel haut point il aurait été difficile de lui faire admettre l’idée de la publication de ce livre. Je ferme les yeux et je le vois s’irriter au point de perdre la parole tout simplement parce qu’une virgule qu’il a lui-même oubliée n’a pas été mise par la dactylographe. Je le vois s’offusquer au point de ne plus raser la barbe et tempêter jusqu’à perdre ses lunettes.

John – car c’est par ce seul prénom que nous appelions John Francis Shady Eoné – n’aurait indubitablement pas autorisé de son vivant la publication de ce livre, d’abord parce qu’il était si lunatique qu’il pouvait se lever un matin et décréter qu’il a tellement évolué dans la pensée que l’idéologie qui sous-tendait son livre la veille ne correspond plus à ses convictions intimes, ensuite, parce que le testament du pâtre est avant tout testament, et un testament, on ne le publie pas de son vivant.

En plus des multiples autres indices parsemés ça et là, le caractère testamentaire de ce livre ne se laisse aisément appréhender que lorsqu’on rattache la strophe initiale du vers de fin :

« Je pousse un cri comme
On pousse une porte
Pour qu’entre de l’air frais
(…)
Je m’en vais ! »

Ce vers terminal répète le pénultième en l’augmentant d’un point d’exclamation qui redit le dépit de celui dont le corps a été retrouvé un jour sur la voie ferrée et qui a été hâtivement inhumé par le service municipal des pompes funèbres dans la même fosse qu’un ramassis de badauds et de gueux décédés dans des conditions qui n’ont vraiment jamais intéressé personne et dont on ne saura certainement jamais rien. John n’a-t-il pas eu assez d’air frais après avoir poussé la porte de son cri puissant ? Que faisait-il donc sur la voie ferrée ? Dieu Seul le sait…John s’est ouvert aux puissances du vent pratiquement les yeux bandés. Ceux qui comme moi l’ont côtoyé et aimé se souviennent que ce poète ne pouvait pas accepter d’être cuit « dans la marmite de la dictature », de la torture, de la pauvreté ou de la violence. En outre, le funeste destin de ses compatriotes l’offusquait au plus haut point :

«Etre mangés
Etre croqués et
Aider à [se] bedonner les banques, les ventres
Des autres »

Ainsi, parce qu’il étouffait dans le triangle national qui annihilait la véhémence de son audace, parce qu’il trouvait son pays « faisandé à l’excès », John s’en est allé sans tambours ni trompette, presque en se cachant «pour ne pas déranger les gens» comme le dirait Brassens.

Sa poésie s’exerce dans la répétition de la douleur et ipso facto, dans la récurrence de la révolte. L’espace national est appréhendé comme un enfer, un lieu de tourments d’une extrême agressivité. En prenant ancrage dans l’histoire révolutionnaire des années d’indépendance, John s’est donné des modèles qui sont tous morts à cette époque-là, après avoir écrit de façon exemplaire l’histoire du Cameroun avec leur sang versé. Même s’il invoque ça et là les mânes de ses ancêtres bassa, c’est surtout aux héros de l’Union des Populations du Cameroun(1) qu’il donne préséance, qu’ils soient de sa tribu ou d’ailleurs comme « le prélat de Nkongsamba », Ossendé Afana ou Ernest Ouandjié dont le nom revient dans ce livre comme un leitmotiv. Cet attachement atavique au parti de Ruben Um Nyobè traduit un penchant à l’héroïsme chez ce trotskiste attardé qui a fait de la contestation un véritable culte. La permanence de la souffrance en ce qu’elle a de plus problématique dans ce livre incite à penser que ce poète est mort d’avoir aimé le Cameroun d’un amour extraordinaire. En cela, l’aventure poétique de John a un côté christique très avéré. Comme Jésus s’en prenant aux marchands de tous bords dans le temple, John s’épuise ici à dire son pays avec les mots de la colère puisés dans le refus d’une actualité exécrable et d’autant plus intolérable qu’il a toujours été celui qui « exige tout ou rien ».

On peut, comme moi, ne pas partager les idées révolutionnaires de ce poète, mais il est impossible de rester indifférent devant toute l’exubérance qui se dégage de sa plume dont la saveur ne laisse pas de surprendre quand on se souvient que le jour où il est devenu musulman, il a décidé de ne plus rien écrire du tout, car, il ne croyait plus en la force subversive de la littérature. « Dieu est grand », n’arrêtait-il plus de clamer alors.

Certains moments de ce long poème sont très magnifiquement élaborés ; surtout ceux qui décrivent l’horreur de son pays dont toute sa vie durant, il a été malade :

«La plaine Tikar et ses pleines alvéoles
D’énergie en attente
Tibati où tout n’est pas encore bâti
Monatélé attelé à ses stèles de progrès
Bertoua à qui l’on a dit tais-toi et perds-toi
Banganté qui souffle sur son banc ganté
Edéa partout privé de tout idéal
Makak qu’on enlaidit comme un macaque
Kumba qui encaisse des coups bas et
Limbé de tout malheur imbibé »

D’autres sont particulièrement émouvants, parce que surchargés d’un potentiel de voyance à nul autre pareil. L’investissement laborieux de John dans ce livre se laisse aisément deviner lorsqu’on s’intéresse de près aux constructions savantes qu’on rencontre ça et là. Mais le poète, c’est-à-dire, l’iconoclaste et le brigand demeurent présents. John n’est pas véritablement ici à la solde du langage. Il ne réinvente pas forcément le français pour le soumettre à ses exigences expressives. Mais il s’en sert avec une originalité qui mérite d’être soulignée. Il puise sa parole, comme le dit si magnifiquement Fernando d’Almeida, dans l’illumination des cavernes où s’impose la présence du divin inscrite dans l’aventure humaine. Aussi bien dans la forme que dans le fond, la territorialisation nationaliste de cette poésie fait songer aux poètes de la négritude. Cette impression s’exacerbe davantage lorsqu’on ajoute la violence dans le jet verbal et l’incisivité dans le ton.

Le plus séduisant dans ce livre c’est sa dimension prophétique. John ne se contente pas de vitupérer contre l’apathie de son peuple qui semble se complaire dans la médiocrité et qui refuse pour ainsi dire de s’éveiller pour hurler sa colère aux forces de prédation, il prédit un futur radieux à sa terre natale en déclarant :

« Drapé de sublime et de justice
Ce pays s’en ira conquérir le trône du futur
Et si les vagues souillées de nos mers rouges
S’obstinent à obstruer cet élan virginal
Alors mon pays trottera sur l’eau ».

Il annonce en outre la fin de tous les maux qui minent le Cameroun ; l’éveil « des intelligences qui s’endorment dans les puanteurs du découragement » et des « sagacités qui pendouillent sur les gibets de l’arbitraire », de la répression, de l’inhumanité et du tribalisme :

« Ce pays brouillera la métrique du tribalisme
Le tribalisme blettira, fade comme une méchante goyave
(…)
Ce pays cassera le burin de la torture
La torture décèdera, laide comme un raphia rouillé »

Il y a aussi l’exhortation lancée à la ville de Yaoundé qui est parmi les toponymes du livre, celui auquel le poète accorde le plus de place, sans doute parce que c’est ici qu’il a vécu sa dernière tragédie et où sa vie lui a semblé plus que jamais indigne d’être vécue :

« O Yaoundé
Lève,
Plus que tes sept colères
Ta tête »,

dit-il pour achever un testament écrit dans la pénibilité extrême d’une fin qu’il savait sans doute imminente, parce qu’il la souhaitait, parce qu’il était prêt à la provoquer pour ressembler parfaitement à celui dans la bouche de qui il met tout le discours poétique qu’il nous donne à lire dans ce livre : Ernest Ouandjié.

On épiloguera longtemps sur la mort de John : Suicide réel ou simulé par des malfaiteurs ? Au moment où je m’apprête à vous laisser avec son dernier texte connu que la Ronde des poètes, grâce à la vigilance de son président, sort des tiroirs par la présente édition, je vous propose simplement de méditer cette parole :

« Je suis venu
(…)
Votre haine m’a censuré
Je m’en vais
Le mot lourd comme un cadavre
(…)
Les bras veules comme une démission d’exister
(…)
Je pense à toi jeunesse de mon triangle
Comme on se pend à une corde
Définitivement
Comme on reprend une route courageusement »

Après de brillantes études de philosophie à l’université de Yaoundé et alors que la Ronde des poètes(2) du Cameroun à la création de laquelle il a pris une part très active lui vouait une admiration ineffable, qu’est donc allé chercher John sur la voie ferrée ? A vous, lecteurs d’aujourd’hui et de demain de répondre à cette question.



(1) Parti nationaliste d’obédience marxiste qui a milité pour l’indépendance intégrale du Cameroun et pour sa réunification, de 1955, date de sa création à 1958, date de l’assassinat dans le maquis de son leader emblématique, Ruben Um Nyobè. Certaines figures marquantes de ce parti, à l’instar, d’Ossendé Afana, Abel Kingué, etc, continueront la résistance jusqu’en 1974, année de la pendaison à Bafoussam d’Ernest Ouandjié qui est le personnage central de ce long poème.

(2) Association à caractère littéraire regroupant poètes et amateurs de poésie.


ANNE CILLON PERRI
Yaoundé, l’Assoumière, Loge poétique
14 janvier 2005

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