L'Art vit de contraintes, par Pabé Mongo

Nous n’aurons pas de cesse qu’après avoir vu naître, des cendres de sa gloire d’antan, une nouvelle littérature camerounaise, brillante comme une étoile, enracinée dans le grand triangle, mais toisant les frontons du monde. Nous cherchons avidement, au travers de toutes les productions venantes, les indices, les prémisses et les promesses du nouvel art. Notre préface ne sera donc point parole d’escorte flatteuse, ni de complaisance, ni de connivence, ni d’adoubement, elle sera uniquement vigile de la Nolica.

Les rues de la mémoire d’Anne Cillon Perri sont pavoisées de poésie. Le lecteur y passe à travers des guirlandes de mots, des parterres fleuris, des haies frémissantes. Poèmes-anamnèses et analgésiques invitant au voyage dans les décombres de l’existence humaine. Poèmes phalliques, coïtant le monde gangrené et béant afin de le « guérir ». Le poète se saisit de la complexité et de l’incohérence de la nature humaine prise en sandwich dans l’oscillation manichéenne. Il « vocifère sa faim bleue comme un enfant ». Poète de la liberté, Anne Cillon regrette de n’être pas né oiseau. Poète de la nature, il exalte la mer et la brise fraîche qui vient énergiser et catharsiser de l’écorchure conne et infernale. Plus que poète, Anne Cillon Perri est possédé par la poésie comme les autres sont possédés par des esprits divers. La poésie le transporte dans l’extase de l’essence des choses :

« Une étrange luminosité / M’ouvre des perspectives effroyables / Le monde m’apparaît dans sa vérité primaire / La vie s’exfolie comme un syllabaire /…/ Et voici soudain entre mes mains la clé de l’énigme / De l’enchevêtrement alambiqué de ce vieux monde / Rien de ce qui est caché ne m’est inconnu »

Ivre de connaissance le poète aspire alors à devenir Dieu lui-même : « Je voudrais être Dieu ».

Il y a donc poésie totale dans ce recueil, qui puise à la fois dans la folie de la liberté et dans la liberté de la folie. Mais par-dessus ces arabesques somme toute communes, nous en retenons deux traits rassurants pour demain : le souci du travail formel et la thématique étendue. Sous prétexte de liberté, les poètes du tout venant se vouent à l’anarchie et à la médiocrité. Ils se croient dispensés de toute règle et de toute contrainte. Ils seront étonnés d’apprendre avec Anne Cillon Perri que l’art vit de contrainte et meurt de liberté. Un vrai auteur ne s’affranchit des règles anciennes que pour se donner de nouvelles, souvent plus contraignantes que les premières, et plus artistiquement productives. Anne Cillon Perri accepte la grandeur et la servitude de l’orfèvre. Et il butine à toutes les écoles : Le vers libre, la rime, les poèmes à formes fixes qu’il revisite, etc. au point de faire du travail artistique l’objet même du poème :

« Des syllabes magiques / Aux arcanes du poème / Se font des caresses luxurieuses / Dans les draps d’un antisonnet / Une strophe lunatique / Recherche de nouvelles espérances / Elle s’organise à l’envers / Des vieilles conventions / Comme un chant de sédition / Un vers libre et ensorcelant / Sous les yeux phosphorescents / D’une plume enchantée / Se dépouille du surcroît de ses haillons / Rime mesure et toutes les ordures s’abolissent »

Dans le forgeage du vers, il est passé maître dans l’allitération suggestive : « Tu as mis mon ombre au nombre des décombres / Qui encombrent ton arrière-cour princière », et aussi : « J’ai brûlé au whisky mon âme conquise aux cerises grises des banquises », ou encore « Les veines plaines de vaines peine », « Où j’apprends de la mer la grammaire / Où la mer a la saveur mammaire dont ma mère m’a sevré ».

Même s’il ne peut encore la traiter toute dans un seul recueil (qui le peut ?) la juste vision de l’immensité de la gravité et de la diversité thématique qui attend le poète, ainsi que son engagement têtu pour l’amour et la fraternité en dépit des situations de désespoir qui nous entourent, suffit à saluer la perspicacité et la téléologie qui nous sauveront de la cécité, de la couardise et de la monotonie thématique ambiantes :

« Afrique mon cri dans le désert / Quand les matins seront durs comme des pierres / Dans la carrière de mon cœur / (…) Quand le jour sera une nuit sans étoiles / (…)Quand la paix s’en ira toujours au galop sur le gâchis des potentats / (…) Quand la vie sera comme la soupe à la ciguë qui sera / Mon seul breuvage / (…) Quand nos abbés gagneront les prisons pour viol / (…) Préserve-moi de la chute / (…) Je voudrais du haut de mes rêves hurler au monde mon laïus d’amour / Je voudrais dire à l’homme-mon- frère-éternel / Quelles beautés fleurissent dans mon âme / Je voudrais avec le monde marcher la main dans la main / Jusqu’à l’orgasme de la paix. »

Mais la poésie, on le sait, rend fou celui qu’elle veut perdre. Le parti pris d’une certaine poésie lamentative comporte des pièges. Comme les chants les plus tristes sont souvent les plus beaux, le poète est tenté d’attrister la réalité plus que de raison pour mieux la complaindre : « Mon Dieu / Où est donc le camerounais / Cette nuit / Je pense à ce que quarante ans d’histoire / Peuvent créer comme schismes au sein d’un peuple / Ni paix / Ni travail / Ni patrie / Ni simplement la vie ».

Une mauvaise foi, poétiquement rentable, dans laquelle le Cameroun se retrouve étrangement dans un chaos apocalyptique semblable à ceux de la Côte-d’Ivoire ou de la Palestine.

Pabé MONGO

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