L'embellie de l'embolie -1

 

Note infra-paginale

(dépêche retardée)

Voici une poésie à taille humaine, une partition nouée à la brièveté de la vie, à la précarité de l'existentiel. Écrite à la hâte, échafaudée à mesure que se meurt en Haïti la vie, cette poésie s'éprouve devant quel rapproché inattendu de la mort : le séisme survenu le 12 janvier 2010, en Haïti. Séisme suscité et entretenu par l'inconnaissance.

Dans cette mise en orbite d'un drame déchaînant en tout lieu la mort, la poésie trouve son exigence dans l'évocation urgente de ce drame dont les soubresauts intimes, les morbidités effarantes parce qu'effrénées, entraînent un réel désarroi orchestré par l'irrationnel.

Par la poésie que voici, il nous a paru séant de joindre notre voix chuintante, aux voix polyphoniques du reste du monde comme manifestation de notre solidarité diligente à l'endroit de ce peuple évincé de la sérénité, de la lucidité de vivre : le peuple haïtien.

C'est par la poésie que nous tentons de pénétrer le réel de ce drame. De plain-pied, cette fiction lyrique scande le contingent et s'en tient à une méditation passionnément imagée d'un moment troublant : le moment où l'homme, considérable passant en cessation de rêves dynamiques, se trouve éjecter hors de cette vie qu'il habite malgré lui.

Comment en effet, du fait de la mort, articuler en mots, ce qui éloigne en s'éloignant ? Ce qui perturbe le fondement même de l'existence, comment versifier cette équation assommante, attelé que nous sommes à vivre en nous observant vivre ?

Perdre teerre, au plus fort du vécu, c'est naturellement se perdre, c'est-à-dire, vivre à la surface de soi, dans la suspension anthropologique, cosmogonique ! Autrement dit, c'est se complaire dans la décalcomanie culturelle, dans l'ustensilité, dans le prosaïsme d'une vie anamorphosée au creux d'actes de répétitivité.

L'île existe. Résiste. Toujours, elle a existé en résistant contre les assauts de tous ordres, venus de tous lieux de domestication humaine. De la savoir confiante en elle-même parce que conquérante, nous pousse à signifier par le poème, son existence emblavée, bravant toute morbidité du dedans, toute mortalité de l'esprit ! En rapaillant en bouquets, les mots d'aube et d'éclaircie bienveillante, l'île cesse de graviter dans la gravité, en se cherchant invariablement, en se déchiffrant à l'intérieur d'un lieu qui est son lieu de contradictions méta-discursives. D'antinomies mesurées.

À force de remonter vers la pensée pour mieux s'occuper de soi, l'île se constitue dans la simplicité du concret. De tout temps, depuis la primordialité de son existence vertigineuse dans les cannaies, depuis sa descendance mémorable, Haïti condense en soi, une sorte d'unité signifiante de sa communauté et s'ébranle vers cette alchimie pour vivre en son pur maintenant.

La récente secousse de son écorce terrestre, nous contraint à lire Haïti à livre ouvert comme s'accomplissant non dans le fatum, mais dans le noumène, sous la poussée d'une prolifération de signes et de signaux devant accompagner l'île, mutatis mutandis, vers une bonhomie diffuse de valeurs onto-culturelles, affectées d'un coefficient de sociologisation purificatrice. De solidification rassurante de l'entour.

À cet égard, le récent séisme doit être compris comme une approche difficile et obscure de soi. D'un bout à l'autre d'une terre de rédemption façonnée par les divinités de toujours : les fameux vôdun venus droit du golfe du Bénin, plus précisément de ce Dahomey qui entrelace l'existentiel et le religieux, de manière endogène, de manière forte et exemplaire !

L'irréductible fidélité de l'île à elle-même, suppose sa symbolique de la multitude, de cette multitude donnant existence à une terre s'exerçant à vivre en prenant la mesure de ce qui lui appartient en propre.
Haïti ne mourra guère d'inanition. Les déités contribuent à sa suprême existentialité, à sa grandeur intime. En cela, cette terre, en écoutant son instinct, est à même de quérir, de concourir à sa propre mystique, en tirant de ses habitants sans cesse en-soleillés, sa source et sa faim d'être inlassablement, sa référence cardinale !

Nous rendons hommage à cette île sans abri, déambulant dans une terre qui lui appartient aujourd'hui, depuis fort longtemps et pour laquelle, elle nourrit de conflictuelles ambitions. Pour quel intérêt ? Il faut tenter de vivre, disait jadis et naguère, à l'aube d'un siècle nouveau, un poète français de noble lignage moral et de bonne compagnie : Paul Valéry.

 

Douala , Cité de Bonamoussadi
(La Roseraie du Goyavier)
Huit Février


Sur le parvis du temps
L'instant avec ses ourlets
Ses raisons en flottaison
Ses corps emmitouflés
Dans les demeures fongibles
Quand s'alerte quel séisme
Du côté d'une île
Aux rythmiques mortifères

En route vers l'étrange
La vie toujours en partance
Quand le silence tance
Toute chose faisant toile
Avec la mort des jours

L'ombre évide ce qui est
Aux cadences des ardences

Nous ne disons rien quand
La vie cesse de se dilater
Aux craquements des choses
Allant aux portes closes de la mer
Là où tiré
Le rideau de l'élémentaire
Affirme la pansure de l'exil

Morte en nous la terre
Redoute la vraie vie
Quand se renverse l'île
Née
Pour défaire tout drame
Depuis que nous retire
Des ténèbres l'éclaircie


Dans le lit du torrent
L'instant saigne sans fin

À genoux près des sépultures
La vie veille ses morts
Tandis que nous défigure
Le jour impossible à franchir
Même à gué
L'éparse douleur des expectants

En rade d'une île
La canicule rend visible
La vie empuantie
Aux eaux amères d'une sanie

(Avalanches de jours
Que trimbale l'effroi
L'ultime tient parole
Toutes les fois
Que la vie nomme la mort
Au vol matinal du crépuscule)

Dès que s'exorbitent les corps
Aux ornières des poumons
L'île cherche quels comparants
À l'hémistiche du mémorable

À première vue
L'île fuse vers l'incertain
D'une vie à peine vieillie
Sous l'averse de la précarité

Repliée en elle-même
L'île coule dans le séisme
À chaque débâcle des frondaisons

À l'assaut des nuits en sommeil
Voilà qu'
Aux lieux d'étincelles
L'île nous cèle
Dans la dernière ardeur
Du réel que formatent
Quels miroirs incendiés

En vérité c'est
Dans la désolation
Que loge la vie
Qui ne nous survivra guère

Quand vient la crue
L'instant cherche sa fin
Dans la faim de l'être
En audience avec le néant

C'est bien ici que s'incarne
La vie du néant

Rien ne rutile
Ailleurs qu'ici où
La vie se penche
Sur la folie
- La contracture de l'éternel

La nudité de l'être
Au soir calcaire d'un séisme

Le désordre des galets
Resserre l'être en soi


L'ultime brame
Au fort d'un drame

Bruits de clavicules
À ras de terre
Le noir des vertèbres
Abolit toute respiration

Rencognée dans la ténèbre
La lumière monte vers l'étrange
Quand rugit la vie
Dans la puanteur de l'espérance

Lorsque reprend
Le chant de la mort
L'odeur d'urine étouffe
L'île sous la caillasse
Où s'épuise à la tombée du jour
La vie éperdue de béance

Le caca du silence
Abrège la vie pierreuse

Ne rien remettre à demain
Quand s'urbanise
L'horreur de vivre

Au déclin du jour
La mort croise la vie
En dilacérant l'île
Aux premiers jours de l'an

 Vers la trouée des chairs
La mort advient
Sur le carrelage de schiste
Où s'affole toute existence

Naufragée dans l'inconnaissance
La vie clabaude réverbérée
Dans le merdier d'un temps
Déferlant dans l'aorte de l'an

Le sépulcre de l'île étincelle
Quand s'égare dans le rauque
Toute colline courant
Aux amas des nuits bruant
De raisons incultes

Le séisme éjacule l'absurde
Au sortir de soi

Le drame s'étire
Aux rafales des jours

L'île rougeoie
« Dans les caves de la terre »*

Dissoute du côté latéral
Où fuse littéral tout râle
La mort fait le jour
Vers Haïti que tourmente
L'ainsi inhospitalier

 * Lorand Gaspar
La mort n'a pas de visage
Dit la vie
En apprenant à se taire
Aux agrès d'un vacarme

Mise en terre la vie
Se parfait refroidie
À chaque bûcher du bleu

Il faudra revenir sur
La décomposition du Beau
Prendre en compte
L'anthume et le posthume
Que saborde l'existentiel
À l'étalage du langage

Au centre Culturel du néant
La vie nous convie à l'absence
Lorsque s'ouvrent à la vanité
Nos yeux vécus d'événements

Il n'y a plus maintenant
Entre le jour et la nuit
Que l'embellie de l'embolie
Menant le rien au pas
À chaque éclat de rire de la mort

Aux étages bas du jour
La vie bat en retraite

Crucifiée par le séisme
L'île existe
Sous le signe de soi

Ne plus revenir sans cesse
À l'absurde mais à
La joie renouvelée du matin
Qui attend la montée
De l'instant
Vers l'autan du temps

Mais il y a que
La mort porte au jour la vie
Lorsque brinqueballe l'en-soi


Flaque de mots
Aux frasques des pierres

Pensante est toute vie
Ravivant l'existence
Aux vulves des ténèbres

Débris de soleils
Rendant carnassier
Le jour que strient
Les choses vaquant
Aux idiomes du désarroi

La mort fascine l'être
Lorsqu'elle saute par-
Dessus la vie
Pour infléchir toute chose
Au plus urgent du durable


(La mort s'envoie en l'air
La vie
Au confluent
Du réel et de ce qui en reste
Lorsque sous le ciel noir
Dévale vers la finitude la vie
Allant
Aux vastes enclos des sources)

Ici comme ailleurs
La vie aboutit à l'exode
Quand au bord des routes
Le visible nous horripile

Ici comme ailleurs
L'existence est dépaysement
À chaque scansion des destinées
Ulcérées d'antinomies

Mieux vaudrait
L'haleine de la précarité
Que celle du trépas
Perçu sous les gravats
D'une île méditant
La vie à chaque névrose
Des choses soumises
Aux banquises des braises

Séquestrée par la terre remuée
La vie répond à ce qui s'éteint
Lorsqu'aux parages du matin
La mort tourne tonitruante
Sous les pieds-bots du vide

Langée de vespérale mutité
Elle organise ce qui s'agonise
Du côté chthonien
D'une pensée voisine du néant

En ce lacrymal moment où la vie
Subit les signes livides du terrible
L'île recule
À l'intérieur de la cendre
Accédant à l'inattendu
Elle monte la garde
Pour que la cendreuse vie
En tournant la roue
Nomme l'enseveli
Quand s'écoule l'épouvante

Sous les miroirs consumant le réel
La vie braconne
En raillant la mort
Qui se débat sous l'uppercut
Des pierres devenues tombales
Depuis que l'île se retire du jour
Quand s'engloutit dans l'être
La vie qui nous réunit
Dans le désastre
« Surpeuplé d'absence » *

  Olivier Soufflot de Magny

Saoule de sang frais l'île
Remonte l'avenue du Nu
Là où la mort nous dévirilise
Du côté pentu de la réalité

Par sa permanence
L'instant s'use à force
De se détacher du jour
Qu'ossifie quel séisme
Sous le préau de l'absurde

Jusqu'à la mouillure du réel
Va la souillure du corps
Quand s'époumone
La foudre rédimant l'an
Dans la sarcophage d'une île
Témoin oculaire et auriculaire
D'un ordre expiatoire
Fendillant la réalité
Aux grandes ombres des miroirs

Chaque décès du jour
Fait la promotion de l'absurde

Tout usée de vanité
Voici que la vie s'éreinte
Dans la longévité de l'instant
Que versifie l'haleine de l'ultime

Destinée à la banqueroute
À la contrebande des raisons
Expurgées d'ustensilité
La vie assiste convalescente
Sur les sentes des fûts d'arbres
À la razzia des chairs
Perçant la croûte d'une île
Que tu nommes à l'orée du vide

L'île s'enrichit de nuaisons
Quand s'effilochent
Quelles toisons
Aux saisons
Des révérences macabres

Tout est silence rance
Aux pavillons des grands brûlés

Voici qu'en provenance d'une anse
La mort affine ses contours
Que délabre l'indicible
Pour que nous mène au réel mutin
L'île chevauchant
Vers l'embellie de l'embolie

Sans cesse revue à la télé
L'île exalte la pluie
Elle donne hospitalité à la verdeur
Pour ramener
Aux calendes haïtiennes

La vraie vie
Qui s'épure pestilentielle

Où glisse le pied de l'île
Toute demeure enregistre
L'éternuement d'un péril
Dans la folle
Rengaine des gravats


À force de dragages
À bout de pelles-bêches
L'île vire
D'aurore à néant
Pendant que sous
Le linceul de l'autre rive
La lisière rameute tout gué
Pour que s'étoile
La clarté du deuil

Il va falloir que la Beauté
De l'île colporte l'être
Dans
La Pentecôte de l'existentiel
De ce côté îlien du Tout-Monde

C'est en nous serrant la main
Que la mort prend rang
Où se donne la vie
Que nous savons démente
Depuis qu'elle s'exerce
Dans l'épouvante joyeuse

Avons-nous jamais prononcé
Le diluvien nom du néant
Replié dans l'obscur germe
Des destinées et des choses
Nées du réel cancéreux du Beau ?

La mer ici se fie
Aux nervures du réel lorsque
Rapaillés les mots d'Haïti
Retiennent l'être dans la lumière
Sous l'arc-en-ciel de l'Espérance

Annelés les mots d'Haïti
Au creux néant d'un séisme
Parlent la langue verte de toujours
- La langue d'aurore
Que médiatise
La conscience d'un déluge
Faisant tomber quels gravats
Alitant l'homme rendu
Aux ornières des tempêtes

Corps aux pelles ramassés
Quand baisse tout voile
La voix de l'être s'aphone
Dès lors
Que se révèle en négatif
Le réel et que lourdement
L'île s'éloigne d'elle-même
- De ce lieu sans faîte
Où l'aurore retarde
La flambée des dérives

D'un bout à l'autre
Du réel compact
Tout est retour cyclique
D'ombres éblouies
De raisons battues de vent

Le temps se crée en s'oubliant
D'avoir fait route
Vers le lit mouillé des choses
Qui vont aux grandes battues
Des mots roulés
Dans l'ornière des dieux-lares


Ce qui s'ellipse se perd
De l'instant à l'instant

Quel long séjour dessous-terre
À mesure qu'à pas dégingandés
Le jour promène sa furie
Sur le visage d'un rivage

Nous avons rendez-vous
Avec l'existence mutilante
Qui nous hante
À chaque lunaison des déraisons

Le temps écarquille les yeux
Sur la véranda où concassé
Le jour cesse d'exister
À chaque vulgarité de l'inceste

« Chacun s'affaire à sa propre mort »

Michel Deguy



Il n'en est rien vieil aède
Quand éboulée
L'île attend
La montée des corps
« Tout au haut de la vie » *


Rien ne se perçoit dans l'absence
Que parvenu au vif de l'étrange
Lorsqu'au couchant de ce qui
Textualise le néant la vie
Scintille au fond d'un gouffre

Ile que bambarise l'existence
Depuis Allada et Gléhoué
Depuis l'orée de Gorée
Lorsque la vie
Sombre dans le tragique
Au bric-à-brac des raisons
La mer resserre ses cris
Dans l'anus sanguinolent de l'an

Beauté en haillons
Quelle île élide à jamais
La vie chavirant
Dans le mystère de mourir
Pour que viennent à la vie
D'autres considérables passants

 

* Yves Broussard, Tenir parole

Depuis l'appel strident
Des mouettes la réalité
Mande le rien écrêté
Tandis que la foudre patine
Sur la colonne vertébrale
D'une île engoncée
Dans la névrose
D'une circonstance ensablée

Chaque fracture de l'île
Tire au chaud l'être
Et dans la douleur séminale
Quand s'ébroue l'absence
Nous traçons voie ferrée vers
La souveraineté du vivant
Pour qu'aux pavots des mots
La mort se fracasse dans la vie

Depuis l'appel rocheux
Des cieux souterrains
La réalité
Mande l'impassible rien
Tandis que bat le sang de l'être
Du côté fuligineux d'un séisme

Il faudra qu'en s'établissant
Dans la durée l'instant
Questionne quel sens
Que se donne le sang
Afin que
Dans l'ulcération du Même
S'achève goitreuse la nuit
Presque nue
À la galerie des parpaings
Que convoite la nostalgie

Quelles contusions
Quand se faisande le ciel
S'affaissant dans le sang
D'une île éprise de confusions

À l'ombre des granits où
Gloussote la vie sotte
Tout lieu borde le néant
Quand la mort
Coule dans l'abîme
Là où sont en ruines
Les mots appelés
À relever l'instant
Aux soutènements du quotidien

Nul ne s'affaisse
À la profondeur de la mort
Aux croupes époustouflantes
D'un séisme épris de bris
Gerçant quel sang
Au parvis d'une vie foliée

Odeurs de latrines
Posant au jour quels vertiges

Où nous allons porteurs
De maladies vénériennes
La vie
Au scorbut du temps
Admet l'étrange
Qui fait cercle autour de l'île


Lorsque l'île
Prend congé de la vie
Hagarde est la mort
Prenant à témoin l'instant

À cette heure austère où la terre
Parle à l'oreille de la mort
L'eau fait expier le feu
Qui dort sous la nuque du vent
Offert au dénuement de l'an

À cette heure houleuse du réel
La vie se construit dans la mort
À chaque instant haletant
Sous la convoitise d'un temps
Allant à folles aiguillées
Où s'étoile sanglant l'inconnu

Il y a que s'étirant
Dans le désastre
L'île s'emmure
Dépossédée d'elle-même
Quand l'absurde
Laisse descendre ses morts
Dans la fosse commune
Où se met à sécher
Le rire avarié du néant

Parée de tessons de mots
Aux grandes brassées des os
L'île se lit au feu de bois
En gardant serrées ses dents

À chaque jour donné
L'existentiel altère le réel
Quand vers
L'encyclopédie des corps nus
S'évase la vie qui nous aide
À faire don turbulent de soi
Au renouveau ambulant du fini


Au dernier tournant de l'île
La vie s'apaise dans le malaise

Rompue à la douleur
L'île retourne gravelée
Aux arêtes des lais
À chaque oraison de l'extrême

Le vent déporte ses vans
Aux lieux égrillards des choses
Qui meurent profanes
Quand s'écrie la mort
Resplendissant sous les granits
D'un jour à genoux
Dans la malnutrition

Aux labyrinthes des grailles
Quand détonne
Quelle lancinante générosité
Tout est précarité cartographiée
Aux frontons des demeures
Emplies d'avaleuses plaies

Le songe longe l'éphémère
Pour que demeure quelle mer
Destinée aux excréments
Bourdonnants de cailloux

À nu désormais
Le jour suffoque
À chaque plaie hurlant
D'essoufflement lorsque
La mer incise concise la vie
Que rallume au milieu du jour
L'espérance cahotante du Temps

Terre arquée

Dans le noir de l'abîme
Nulle autopsie
Sinon celle de la vie défunte
Que mansarde toute réalité
Au bord d'un lavoir

Au mausolée du rien
Où nous sommes sans vie
L'existence nous ramène
À l'intérieur d'une ravine
Fulminant contre la mort
Que persécute la vie

Rendue à la béance
La vie lâche loin d'elle
Quelles déraisons panifiant
Toute chose
Dans la douceur de l'oppression

Coincé dans la terre meuble
Le jour rature l'existence
Qui ne fait que s'opposer
À l'embrasure des masures


Plus d'un soleil sans terre
Pour trouver
La lumière de l'oubli

Mais nous te veillons
Lugubre clarté de l'abîme
Nous te veillons crevasse
Aux sons des gongs gémellés

À corps perdu
L'île s'éloigne de sa force
Quand la nuit descend sur elle

Nous avons besoin d'un peu d'air
Pour donner clarté à l'abîme

Parfois la mort nous encense
Elle ferme les guillemets
Desquels provient
L'autre bout des choses
Que cherche à étouffer
Le large tanguant dans le jour foncé

L'île s'incline c'est vrai
Depuis que sous terre
La vie se laisse aller
À la nuit sans altitude

Incliné vers le néant
Le réel recourbe toute chose
Et reste allongé
Quand s'endort la vie


La mort nous repousse vers le jour
À mi-distance
De l'absence et du silence

Jour à jour le temps creuse
Dans l'épaisseur de l'instant
Qui nous loge
À l'intérieur des choses
Éclairant au calice des ombres
Le deuil assommant des faubourgs

Assaillie de riens
L'île s'incline dans l'ombre

On dirait qu'elle revient houleuse
Remuer l'étrange
Aux enjambées d'une vie d'entailles

Ce soir il n'y aura plus
Qu'à ouvrir de nouvelles portes
Pour voir passer la vie
Qui nous accable d'exubérance
Aux hautes allées des rêves rigides
Que nous rêvons toute affaire cessante
Lorsque nous fascine quelle ravine

Aux noces éternelles
Du jour et de la nuit
Il y a que réfutant
Quelles pensées du consensus
L'ordinaire retourne assujettit
Aux rites des brandons
Pour qu'enfin désenvoûtée
L'île s'obstine à prendre
Pour modèle l'hétérogène

Quelle tellurique épreuve
Pour quel référent ultime

Atlantique terre créant
Le monde à son gré
Afin de sortir du néant
Tout regard
Et faire prendre sens nouveau
À la science des faux miroirs
La vie est séisme pour sûr
Au comble de l'inconnaissance

Tout change à chaque levain
Des antinomies phréatiques
Quand amputée d'identités
La vie courbe
L'échine des destinées
Au large d'une présence acquise
À l'absolu archéologique
Butant contre
L'orbe des apparences

Depuis l'aube des cannaies
L'île naît lustrale

Vois comme indivise
Elle se donne sens plénier
En faisant référence
À ses totems fondateurs
Qui l'enchâssent dans le Multiple
Au ras de l'humanitarisme


Vois comme l'île étale ses bris
Pour que cesse
De se fissurer ce qui la précarise
À chaque poussée sans lendemain
D'une vie devant
Tailler au jour la journée
Les signes probants de son existence

Il y a que par référence à soi
Tout est pulsion du nombre
Lorsque rendu
À l'hominisation existentielle
Tout concourt à l'éthique
Des destinées entendues comme
Matrices mettant en question
L'être de l'homme sans cesse
Attelé aux schèmes de l'Ouvert

Voilà que l'île se constitue
Dans l'instance protéiforme
Pour que
Auréolée
De signes fongibles et métaphysiques
Elle aille sans relâche en soi
Tout en demeurant
À la remorque du Tout-venant

Tout devant s'obtenir par l'île même
Voilà qu'un rêveur tirant parti
D'un séisme dé-voilant
Ce qui s'exerce au plus fragile
Du vécu prend le contre-pied
Des raisons sans soutènement


À présent mise dans l'alimentation
L'île parle à l'oreille du monde
Pendant que de partout fuse
Quelle compassion
Quand l'île crie en profondeur

Au trébuchet du réel fictionalisé
Tout est plongée dans le manque
Lorsque se donne narrative
La vie replète d'embardées
Que restitue la geste
D'un peuple en route vers le jour
Vers « les fuseaux de l'aube »*

Un peuple d'avant
La merveille du dérisoire
Un peuple retournant à soi
Pour prendre possession
De la hache stylisée du tonnerre
Quand au préau des vagues
S'invente aux artères des terres
L'hémorragie d'inconnus visages
Désespérément couchés
Dans l'étrange
Non loin d'une demeure sismique

 

 

 

* Jean Malrieu


(Ne laisse point l'île
Au bord de la totalité)

Ce qui est sous terre
Dresse constat
D'une vie renversée
Dans la joie désarmée

Au vrai la mort réunit
L'être et l'étant
À l'encolure du monde

À la fin du jour
Lorsque se prosterne l'île
« Dans le noir cachot des jours »*
La vie retourne aux herbes nouées
À la bantouisation de l'existentiel
Afin que vieillissant de souffrance
L'être campe dans la pharmacopée
À chaque mondialité avenante

À force de sauter sur nos genoux
La mort fait grelotter la vie

Ici repose toute chose
Qui de l'instant se détourne
Lorsque se fait entendre
Au-dedans des égouts
L'angoisse ornée de gravats

 

* Jean Mambrino

 

Nous demeurons au coin d'une rue
Avec nos yeux écarquillés
Nos reins concassés de rhumatisme
Nos pénis broyés noyés

Nous demeurons dans les granges
Avec nos corps défoncés
Portant en eux la terre latéritique

Nous demeurons en nous-mêmes

Propriétaires d'une dramaturgie
Nous allons aux décharges
Comme
Aux crématoires d'ordures
Repenser la vie qui s'allège
De ses névralgies coutumières
Lorsque aux réseaux des grès
La mort cherche
Quels signes diacritiques
Que sémiologise
L'attente distraite du jour

Dire avec peine
Ce qui advient
Quand s'ontologise la mort
Qui enserre en elle la vie

Négrophanique est toute vie
Qui de bonheur s'alourdit
Lorsque
Nous restons où nous sommes
Commanditaires d'une grappe
De voyelles et de consonnes
Allant d'un bord
À l'autre de l'instant
Pétaradant dans l'explicite
D'une île sentant le roussis
Aux sites des vies bouffies

Avant que la vie sombre
Dans la mort candide
Faites que palmées les choses
Aillent compromises
Aux agrégats des certitudes

Mais d'abord pourquoi
Fiancer la vie à la mort
Pourquoi
Mettre en procès la mort
Quand privés de racines
Nous allons en bas de l'ombre
Délibérer à huis clos
Méditer ce qui nous lasse
Pour qu'en nous cajolant
La mort absorbe ce qui est
- Ce qui aère cette vie de finitude
Qui nous emplit
Qui nous remplit
De théologies évanescentes
Sur les sentes combien borgnes
D'une vie avide de néantité

Comment dire sans apprêté
Ce qui reste à dire obstinément ?

Seule importe quelle conscience
Vrillée à l'opulence du rien

D'accord c'est entendu :
À chaque friction des paysages
Le songe suspend tout langage
Qui se mesure en hauteur
Des choses
Alliées à l'odeur de boue sèche

Le fracas du réel suffit à
Rendre splendide la mort
À chaque poncif du linéaire
À chaque mise en fiction
De ce qui naît
Sous la forme turbulente
De ce qui fait saillir la vie
Que stabilise la mort
Non loin d'une vérité absolue

Lorsque la mort éclate
Dans
L'éblouissement d'un séisme
La vie erre au piège de la nuit
Elle barbote reliée
À l'érosion des regards
Que dé-voile l'infini
Pendant que l'été broute
Au long cours
À travers les plaines où le soir
Cherche sceptique
À frôler l'autre bord du réel
Qu'implore ce qui nous est propre

Noiraud est le jour
Qui s'agrippe
Aux glissements de terrains

Il y a longtemps que le temps
Admet ce qui nous renverse
Quand s'engouffre la foudre
Du côté amarescent du sang

Est-ce à cause de l'abrupt
Que l'orage absorbe l'étrange
Dans le calme d'un tumulte ?

Anfractueux tout séisme
Cavalcadant
« Au seuil de l'ultime dérive » *

Dès que se désagrège l'île
Tout flotte en apesanteur

Laissez venir à nous
La vie que transcrit la mort
Quand l'anodin compose
En anamorphose
Les lignes de crête du baroque

L'esthétique du complexe
Mène l'être à la migration
Afin que narrant
Ce qui évide ses frondaisons
La vie roule vers la mort
Ce qui reste à dire d'elle

 

* Italique pour Rio Di Maria

 

Parfois à minuit plein
La mer nous délaisse
Quand s'embrase
À titre actantiel
Le ciel qui nous restitue
Au flux linguistique du rien

Nul impérialisme
Ne donne lieu au lieu
Qui se provincialise
Quand se précarise l'être
Quand l'être vit l'être
Dans la ruralité des souffrances

En sortant de la nuit
L'île ressasse
Quel lointain sommet
Au matin diluvien
D'un miroir en suspens

Nous savons que la vie
Près de s'éteindre
Aux lueurs crayeuses du jour
Affabule sans une cesse
Au flux discursif des désirs

C'est à l'insu de l'île
Que s'est fendue la vie
Qui fait luire le sommeil
À chaque éclaircie consumant
Les mots que nous dérobe le chagrin

 


Qu'elle retienne toutte voix pleine
Que la mort s'oppose à la vie
Qu'elle débusque
L'instant du temporel
Tout est truisme
Quand de l'embarcadère
Au débarcadère du réel occulte
La vie s'affole dans la lucidité

Il va de soi qu'en révélant
À l'être l'éclat sinistre
Qui la porte
L'île biographise
L'en-aller de l'instant
Cependant qu'elle recompose
Ce qui met en scène l'absurde
Quand veuve est
Toute nuit neuve
De l'être gardant en soi
L'inquiétude hurlante des destinées

Fictionalisé l'étrange
Nous conduit vers
La narration fugueuse
Lorsque fougueuse
La vie adhère
À l'ère austère d'une terre
Que leste ce qui reste de nous
Comme plongée
Dans le réel remémoratif
D'une vie que biaise l'écriture


L'île tire sa constance
Des eaux noires d'un drame
Que possibilise l'en deçà
D'une vie prenant au réel
Ses signes géologiques
Qui vont à l'illogisme spectral *

Qui vont à l'effervescence
D'une gnose tapie dans le néant


Tout dort au coin du jour
Pour quelle sainte mort

L'encens de l'abîme suffit
A préférer la terre au ciel
Quand tout naît
Et s'effrite ici où s'accroît
Le doute
Que vallonne l'existence

« Ici tu dois t'accepter toi-même »*
Obéir au fanal du fatal
Pour redonner souffle
Aux choses gouailleuses
Qui s'interrogent goitreuses
Sur le génocide

Des raisons que célèbre
Aristocratique l'horreur de vivre
Dans l'honneur d'être


* Lire de préférence :
* János Pilinsky
La main dans la main
L'île s'ontologise
Empêtrée en elle-même
Elle cherche quel orient
Quelles floraisons de valeurs
Entées
Sur l'écorce dure du Renouveau

Quels hurlements vaginaux
Quelle divinisation du drame
Faire prévaloir
Pour retrouver à part soi
Les clefs magiques
Parce que bantouistiques
Des choses et des destinées ?

L'interrogation demeure sereine
Aux veines
Des maisons déboussolées
De joie du presque vivre

Livrée aux meules du temps
Voici que
L'île reste debout
Voici
Qu'elle refuse de prendre son rang
Dans la suffixation
D'une conscience dévoyée
D'une existentialité octroyée

Nulle déréliction quand
L'île perd ses guenilles d'or
Mais la mesure cacophonique de soi
Mais
La polyphonique mesure de l'en-soi
Aux cimes des mangliers

Mais la vie s'alliant à soi
Avivant l'intensité
Des regards en offrande
Aux divinités des carrefours
Qui nous mènent à nous-mêmes
Pour que s'historialise Allada
En route vers Port-au-Prince
Où s'écrit au crayon de couleur
La rage d'être et de vivre
D'un pays bossalé de lucidité

Là-bas en face du jour
L'île rame vers Haïti
À la vivacité de l'existentiel

Nulle part qu'ici en vérité
La défroque de l'espérance
À l'entour des déraisons
Posées en tailleur
Sur la mappemonde d'un séisme

Il va falloir déménager
En direction
De ce qui meut l'être
Aux biseaux des eaux

Au réel quotidien du mémorable
Arable est la terre du temps
Lorsque sabordée
Aux noces de la pagaille
La vie éternue sans relâche
À chaque rouille des croyances

Nous n'avons rien dit
À propos
De la réversibilité des choses
Que gangrène l'autre rive

En somme c'est à l'entrée du vide
Que se précise à hauteur d'île
Le sens récalcitrant de l'ordinaire

En somme la vie ne comprend rien
Aux questions troublantes
Que pose l'île au continent
Lorsque la terre dépose sa signature
Au bas d'une demeure
Abandonnée aux cendres
Aux vêpres du couchant

Pour tout dire
La vie est
Lumière enténébrée

Elle appartient
À la souveraineté du simple
Quand s'utopise
Ce qui relève
Des turbulences du connu

Sur tout maintenant
Le jour s'attarde
Au devenir de l'après

Comme quoi
Tout est à l'image de la vie
Que médite l'agonie
Non loin d'un précipice

À dire juste et ce sera
Tout pour l'embolie
Des corps ancrés
Dans la béatification
Dans la sanctification
D'une vie étoilée
De raisons suppurantes

À dire vrai
La vie nous révèle
À la lumière du néant
Au néant du cristal
Pour tendre la main
À ce qui fait bon négoce
Avec la sublimation du péril

L'affliction naît
De ce torrent de vertèbres
Que la terre enchaîne
À la vie qui s'en va
Qui suit le courant
D'un désordre ontologique

Il reste que sur la route où
La lumière frôle l'ombre
D'un corps
Dans la mort assagi
Le temps s'use sur les trottoirs
Défoncés d'une île allant
Au concert des casseroles
Et des tôles qui conduisent
À la tombée d'une démence


Vois comme
Le jour se lève en zézayant

Par son appel bref
Une main tendue
À la grâce des éboueurs
S'affaisse dans un caniveau
Qui recueille
Tous les gestes figés
De part en part
Auréolés de ronces noires

À cause du séisme
La mort veille la vie
À l'étiage d'un temps
Renvoyé
Aux sutures
D'une île de sulfure

Nul corps violé sous l'arche
Des matins ridés
Dans la grisaille où se joue
Le doux duvet de l'étrange

L'avalanche de l'instant
Mène l'île jusqu'au lyrisme
Des ombres asphyxiantes
D'une vie agrégée
De corps sans chairs

Nous sommes sans demeure
À la merci du bitume

Nous prenons par
La rocade des paralysies
Où la mort anesthésie la vie

Maintenant que l'île
Chavire dans l'extase
Des corps fendus divinement
Nous habitons tout évidement
Toute joie retournée née liée
Aux crampes des corps
Puant de sperme et de pipi
Sous l'amas
Des jours hébétés d'éboulements

Voici que dans la rue s'expose
La beauté d'un corps en civière
Que dissèque quel effondrement

Nous n'avons plus de demeure
Chantent bas
Les corps décapités d'une île
Parlant langage de damnation
Au sanguinolent banquet
Des destinées ordonnées au chaos

Vois comme s'éternise l'étrange
Depuis que tout tourne autour
D'un rien en proie au gouffre

 

Oraison pour demain

 

« [...] Les blessures de l'homme se
[déploient sur la croix
Des générations folles se bercent dans le
[souffle
d'invisibles mutilations
À grandes brassées des saisons entières
[de l'esprit
s' évanouissent »

Jean Métellus


« O terre, ô mieux anoblie, qui est le livre des abîmes »

Edouard Glissant

« Le désir qui nous flagelle
n'est ni de geindre, ni de pleurer,
mais de transmuer le lourd plomb de nos
[rêves
avortés en une succession d'œuvres
piquées de paillettes d'or
dont s'enorgueilliront les générations. »

Paulin Joachim

Que savons-nous de ce qui s'effrite
Que savons-nous
De la vie en partance vers les rites
De l'abîme d'un monde discordant

Elégiaque est le réel
Quand vivre s'amertume
Aux pourtours blessés
D'une île aveuglée
De raisons sans mâts

À force de traîner son ombre
Dans la mort tout est crapule
Lorsque s'utopise la vie éternelle

Qu'enfin crie famine l'île
Ayant cessé
De poser des questions oiseuses
Au ciel qui est une menace
Pour la terre rustique lorsque
Prenant garde à elle-même
Elle brille d'antinomies
Dans la serre d'un bonheur
Posé sur le nerf d'un monde
Qui nous échappe
Où que nous allons
Alourdis de cauchemars

Locataires de l'infini
Quels migrants de toujours
Vont aux lieux des tourments
Dire ce qui résulte d'horizons
Chargés de pansements stupéfiants
Aux comptoirs des corps
Que phénoménologise quelle vie
Du côté hominisant de l'univers

Matins cancérigènes
Corps dépecés au bas du jour
Quelle heure fait-il
À chaque grouillement
Tumultueux de la mort ?
Quel demi-sommeil
Depuis que l'île se construit
Dans la dictature d'un séisme ?

Où aller nomades iliens ?

Vers quel massif césairien
Diriger
Les pas pesants de l'être
Sous les catafalques d'une île
Où l'homme cherche à croiser
L'être dans la grandeur
D'une vie louant avec ferveur
Et lucidité la dignité du précaire ?


Si loin qu'elle aille
Dans la pagaille du jour
L'île vassalise l'instant
À chaque cymbale
Des tôles gondolées

Il ne nous reste qu'à célébrer
La migration des déchirements
Quand pâlit la vie à venir

Il ne nous reste que l'étrange
À déposer au flanc du jour
Pour qu'en cessant de criailler
Le sang de l'être dénoue
L'ainsi nommée vie
Aux ossuaires
D'une conscience tendue vers
L'excommunication de l'apocalypse

Promise à la mise en terre
Des choses exfoliées
L'île songe à ce qui mûrit
Dans
Le filet des transhumances

À ras bord la mort
Parle à voix basse
Parfois elle glapit près de nous
En tirant parti du vide
Qui éternise la bise des braises
Lorsque la pensée obéit
À l'archéologie du réel
Qu'à l'écart défait
La vie émergeant
Des gîtes du Renouveau

À vau-l'eau s'effiloche
Toute chose
Que constelle vaine
Le vieil été forant le jour
Au grand jeu de l'analogie

L'entier réel survole une île
En campant dans l'instant
Qu'ordonne la profondeur émue

Mutante la vie trouve repos
Sous la pierre tombale
Tandis que ricane l'automne
Au débusqué
Des cimetières en liesse

Au chevet du jour lorsque
La vie rampe
Pour alléger ses rêves
La mort campe dans l'exubérance
Inhalant la croûte des choses
Qui nous éblouissent au chenal
Du Beau résiduel de l'avenir

(Tout dire en taisant
L'informe au centre
D'un désastre survivant
Au soleil de l'abîme)

(Tout lieu commun cloisonne
Toute chose éreintée d'étoiles)

(Quelle bataille pour quelle entaille
Opérée à l'intérieur des destinées)

(Condamné à scanner le réel
L'île combat la vie
Au fond macabre de l'avenir)

(C'est vrai qu'en rotant
Le temps carbonise le soir
À flanc de collines expiant
À la corniche de l'Ouvert)

Au bas du jour
L'immanence du devenir

Depuis que la foudre habite
L'instant les oiseaux vont
Mourir dans le puits des jours
Sous la pierre ponce du monde


Les choses suivent le temps
En ouvrant l'empan du réel
À chaque agglomération des mots
Décomposant l'existence
Sous l'aride pluie des brandons

L'œil de l'île s'offre
Au galimatias de l'univers
Pour du lointain obtenir
Quelles cargaisons de raisons
Dépouillées d'ombres solaires

En ce lieu perdu
Dans la dévotion panique
L'île s'étend sous la tonnelle
Des miroirs et glisse vers
L'orifice du réel délabré

Cambré sous l'autan
Le temps bégaie
Quand s'éructe gaie
La mort
Qui nous reconnaît
Sous l'abat-jour des cyprès

L'âge d'or retient l'être
Dans la grotte
- La glotte
Des convictions partagées

Tout reste à supposer
Dans la fêlure des syllabes


Autrement dit sodomisé
Le sens des choses
Prolonge à rebours la vie
Qui est durée de l'éphémère

Rien ne conduit aux limbes
Si ce n'est aux caniveaux du Beau
Quand héraldique s'impose
L'existence que nous conjurons
À chaque instant de l'instant

Plus de désarrois que jamais
Mais pour l'instant
Le vert se donne à voir
À la borne du réel

Nulle sempiternelle détresse
Dès lors que la vie vivante
Résume sous l'écume du temps
Le bleu tendre des accordailles

Sous l'arrogance du levant
L'île fait carrière
Dans l'orgueil lové dans la main
Elle monte dans l'espoir
Pour parler à bouche- que-veux-tu
La langue verte de l'être
Portant en soi
Les blessures spiralées du Temps

Chaque jour qui passe
En songeant
Aux réseaux des pâturages
Révèle l'instant
Et le bleu
Survivant à tout
Redonne à l'œil troublé
Sa diamantine perception

Résigné à quérir
À chérir l'instant
Le jour ruine
Le mal-dingue du temps
Et réinvente après coup
Le large flamboyant
Au bocal d'une résurgence

En marge du large
L'haleine de l'île
Garde en mémoire
L'allégresse de l'être

Plus rien à dire pour sûr
Au fur et à mesure
De l'ordonnance
De l'existence perçue
Sur les travées gavées
De roses écloses
Au matin nuptial des liants

La chute du haut-mal
Donne assurance à l'être
Quand se réverbère
Tout belvédère

« restons près des racines »

Nicole Brossard, L'ardeur


Restons près des questions
Que posent aux lisières
Les songes -
Reflets de sèves que ravive
L'ample saison des mangliers

Restons sur le bord
Atlantique du matin
Accroupi dans la gangue
Des mots enfouis
Sous le bois sec de l'espérance

Du côté de ceux qui vont
Dans la pénombre des blessures
Haranguer la vie en nous morte
Au gué mouvant de l'univers
Il y a que mort l'arbre
Jette ses cris aux crues
Pour qu'au gré des déraisons
La terre roule
L'arc de ses folies
Du côté de ceux qui vont
Mourir au creux de janvier
Arraisonné aux ténèbres premières

Comment modeler le réel
Quand l'île dort en ronflant
Aux flancs d'arrière-saison

Nous cherchons de près
Les matricules des tombes
Battant diane au fond du soir
Quand se défait l'instant
Grinçant ou ressassant
Le vantail d'un jour gracile
Chaque fois que la lune épie
Au fond des bois
La mort accolée
À la vie veinée vaine
Le dérisoire rampe vers
L'altitude aux cris
Encombrés de collines

Dans les fourrés où zézaie la mort
Livide est ce qui s'enfle nocturne
Quand la vallée monte
En direction du temps
Qui va d'une contrée à l'autre
Demander asile aux vieilles idées

À l'ancre d'un confin
Que dévisage l'agonie
Nous avons rendez-vous
Avec le baroque
Aux loques assurées des ténèbres

Chaque jour fait son nid
Dans l'imprécation tandis
Que la vie cherche son envers
Dans l'étendue
Profondeur de l'absurde

L'aube légifère sous les nuées

Enligné vers
L'aboiement des galets
Le jour étreint le long regard
Des micaschistes que fixent
Aux chevilles
Les longs sanglots de l'abîme

Nous songeons aux heures
Qui passent tirant vers elles
Les cercueils qui descendent
Dans la fosse raccompagner
L'existence
À sa demeure démantelée

Bien plus que les cris rauques
Des cannaies c'est l'audible
De l'instant qui nous laisse
À la déflagration des sources

Nous appartenons au séisme
À ses hurlements totémiques
Nous appartenons à l'île
Aux craquements de ses tuiles

Déjà nous dévalons les Mornes
Avec au dos scarifié
La gibecière des astres courroucés
Qui plastronnent sur les haies

Entre soi et soi il y a l'île
Il y a la crue des gravats
Qui sur les corps marchent
Comme la mort marche sur la vie
À chaque compassion
De l'inconnaissable


Le vent siffle pour que reviennent
Les vieilles toux des broussailles
Qui nous assaillent
Quand commence anxieuse
La pagaille bienheureuse

Tout est précarité assonante
Quand s'en va
La vie auréolée de viduité
Tout est captation de l'absurde
Dès lors que bordé de tombes
Le réel nous purge
Au levant du couchant

Voici que s'enchante la mort
À l'aber des cristaux
Que captent les signes en rafales
Des cabanons adossés
Aux perles lagunaires des ténèbres

L'au-delà s'oriente
Vers les rapides
Levant le camp des dérisions
À chaque hosanna des cimetières
Qui façonnent en silence
Les pierreries de l'ambivalence

L'île ébauche enfin quel sourire
Dans la débauche des antinomies
Et voilà que marchant à reculons
La vie scande quelle souffrance
À proximité du vent
Qui nous ignore lorsque
Le bel immonde ferme nos yeux
« Pour la preuve du non-lieu »*

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