Pensées de l'éphémère

Dans un livre publié l’année dernière, Michel Deguy pense que le poème dit toujours « l’autre façon qu’a une chose d’être elle-même en étant avec ce comme quoi elle est »(1). J’ajouterais que le poème est toujours écrit dans une langue vernaculaire qui, par une sorte de vernalisation du parler commun, permet non pas l’écran, mais l’écart, la distanciation. Il s’agit en clair d’une sorte de langue étrangère, comme le dit Proust. Le signataire de ces Pensées de l’éphémère l’a indubitablement bien compris lorsqu’il affirme que « c’est avec des mots furtifs qu’il faut signer le compromis ». Car, s’il y a au plan idéologique, incontestablement du prêt-à-penser dans la poésie de Mal Mazou, il y demeure fort heureusement une part d’informulé, une part d’inexploré qui, parce qu’elle tourne le dos aux valeurs dominantes et uniformisantes du marché, en fait un poète de pure race.

Né à Mindif, dans les plaines du Diamaré (Extrême Nord Cameroun), Oumarou Mal Mazou signe à trente deux ans, son troisième livre. Il s’agit en réalité d’un long poème par lequel l’auteur multiplie les allusions indignées à son pays et crache le venin de son amertume sur ceux qui le gouvernent aujourd’hui et qui se maintiennent au pouvoir par des manœuvres dolosives et des promesses mensongères. Il s’insurge en outre contre le culte du clinquant qui amène certains à confisquer à leur seul profit les richesses nationales afin d’en donner plein la vue à leurs concitoyens affamés qui croupissent dans le dénuement le plus avilissant :

« Hors de leurs grosses cylindrées
Et de leurs costumes en carton
De leurs gros bureaux et leurs
Baies vitrées ils ont très chaud
Sans défense contre le temps
Ils s’arrogent des titres pompeux
Et font la une de toutes les presses
Alors que dans le fond du réel
Tout est faux à part leur mensonge
Qu’ils crachent pour se maintenir ».


Par un pur hasard, j’ai reçu les « Pensées de l’éphémère » en même temps qu’un livre d’Alain Mabanckou intitulé « Quand le coq annoncera l’aube d’un autre jour…». Aussi, ai-je succombé à la tentation du rapprochement, d’autant qu’en dépit des huit années qui séparent l’un de l’autre livre, la sténographie de l’Afrique demeure, à la nationalité près, identique.

Cependant, le livre de Mal Mazou force l’admiration à la fois par la rigueur formelle et par l’intensité poétique à laquelle il convient d’ajouter la gravité du message.

Rigoureusement construit, à quelques relâchements près, dans une morphologie où alternent sixains et quatrains, ce livre s’inscrit, au moins par la déponctuation généralisée, dans la modernité post-apollinarienne. L’intertextualité dans laquelle on reconnaît ça et là la titrologie de Fernando d’Almeida dont l’influence sur Mal Mazou est très avérée constitue une marque supplémentaire du poétiquement régnant aujourd’hui. Afin de « s’extraire du provisoire lieu », où tant de plagiaires pillent aujourd’hui le maître Fernando d’Almeida tout en l’insultant bruyamment, Oumarou Mal Mazou lui rend un vibrant hommage. C’est dire que l’espace de la parole « malienne » ne se construit pas contre ses grands aînés mais dans leur compagnonnage, au sens professionnel de ce vocable :

« C'est à d'Almeida le repus
Des mots vifs que nous
Devons notre rage poétique
Quoique mal saisis des puristes
Nous tentons d'ouvrir la vanne ».


Le système imaginaire de Mal Mazou fonctionne suivant un processus énonciatif articulé sur la vie et rendu dans un réalisme parfois déconcertant. Un lexique chargé de toute la violence des trottoirs de Yaoundé inonde son livre dont la crudité du propos est portée à la juste proportion de la désolation dans laquelle le Fonds Monétaire International, à travers le programme d’ajustement structurel, a enlisé le Cameroun :

« Le trottoir acquis d'office
Aux rigueurs des menstrues
Fallait pas attendre moins
Des sempiternels ajustements
Structurels qui se sont succédés
Grâce aux envies sans vie
De l'homme en perdition
La femme se livre à l'irrémédiable
C'est à l'hôtel de ville que la vie
Perd son sens à la tombée de la nuit »


La misère dans laquelle gît le pays conduit inévitablement à la dépravation des mœurs et contraint les femmes à se livrer dès la tombée de la nuit à l’exercice sordide de l’amour payant pour chercher la pitance quotidienne. Cette décadence morale procède, selon le poète, de l’inaptitude de ceux qui dirigent le Cameroun à être autre chose que des fauves. Voilà pourquoi la société trouve son refuge dans les paradis artificiels des beuveries. « C’est l’alcool qui fera le reste/ Quand le salaire en retard le permet », dit-il.

Les belles plages et tous les plaisirs de la table que peut offrir l’océan fonctionnent dans cette poésie de la révolte comme des adjuvants vulnéraires qui permettent au poète de retrouver le sourire et de guérir d’un pays dont il est malade au plus haut point :

« A l'endroit où le Char des dieux
Vient demander la main de l'Océan
Nous avons retrouvé le sourire
Large comme la cour d'un roi
La plage nous ouvre les bras
C'est à son tapis de sable en soie
Que nous déposons nos misères
Juste le temps d'un après-midi
Et le soir au Down Beach
Nous ferons le deuil des poissons »


Le système toponymique de ce livre où des noms comme Yaoundé, Buéa, Maga, Logone, Lac Tchad, Char des dieux, Mindif, Monts Mandaras, le pays Mousgoum, et cætera, reviennent sans aucune cesse, permet au poète de nommer son pays dont la situation est certes révoltante, mais dont il ne désespère pas complètement. Ce n’est donc pas par hasard que ce livre se referme sur le mot « futur ». En effet, rebuté par une actualité accablante, Mal Mazou cherche logis dans un avenir qu’il souhaite plus radieux. Par conséquent, il convient pour lui de remettre « à l’heure l’horloge des saisons » afin de « voir la rage d’exister jusqu’aux cimes de la vie ». Dans cette aventure, c’est d’abord «aux enfants de demain» qu’il pense. C’est dire que le poète se fait un souci extrême pour les générations futures auxquelles nous avons tous le devoir de léguer un monde plus habitable. Il convient simplement de souligner le fait qu’un monde habitable est nécessairement un monde où ne triomphent pas les ressentiments comme semble le préconiser le poète lorsqu’il écrit :

« Venons-en aux faits marquants
Et marqués par la tyrannie
C'est le moment de remuer
Les plaies cicatrisées en apparence
Sous chaque blessure niche
Une haine atroce qui attend
L'épine qui crèvera l'abcès
Alors du furoncle tant couvé
Sortira un pus impur et rebutant
Et c'est alors que viendra le répit ».



Après « Au cœur du néant » et  « Phantasmes » publiés chez le même éditeur,  voici les  « Pensées de l’éphémère » qui imposent définitivement Oumarou Mal Mazou comme un néo-moderne majeur qu’il convient de traquer de près.

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ANNE CILLON PERRI
L'Assoumière, Loge poétique,
10-Octobre-2007


(1) Michel Deguy : Donnant Donnant, Poésie/Gallimard, Paris 2006

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